Retour de voyage I

Tout le monde connaît ces sentiments-là, pas besoin d’avoir fait un tour du monde pour les expérimenter au retour. Après ton voyage merveilleux mais fatigant (qui a dit que partir c’était des vacances, non, non, les vacances c’est de rester!), à peine arrivé, tu sautes sur ton téléphone enfin connecté sans wi-fi foireux et tu appelles ton meilleur pote, trop heureux de pouvoir enfin le retrouver et tout lui raconter en live. Tranquillement installé dans ton bar préféré, ta petite bouteille rouge sur la table prête pour trinquer, voilà que le moment tant attendu pointe son bout du nez.

ALORS ? RACONTE !!!

Illustration Elvira Kossi-Odi

Empli de curiosité et de bienveillance, ton pote t’enjoint donc à raconter… Et là, c’est le drame. Tu restes coi, le regard hagard, assailli de mille images et pensées dans lesquelles tu tentes vainement de mettre un peu d’ordre. Tu aimerais dire quelque chose mais rien, rien ne vient: c’est le vide intersidéral, le gros blanc (un chlouc de vin?). Le champ des possibles est tellement vaste que tu t’y perds. Et qui plus est, en retrouvant ton quotidien, il y a toujours un moment où tu en viens à te demander si ce voyage a réellement existé ou si tu l’as tout simplement rêvé. Plein d’empathie devant ton malaise soudain, ton pote – qui pense te sortir de ce mauvais pas – te dit alors : Bah oui ! Raconte ! C’est quoi que t’as préféré ? .

C’EST QUOI QUE T’AS PREFERE ?

Illustration Elvira Kossi-Odi

Là, tu t’enfonces dans ton canapé, prends une bonne gorgée de ton nectar retrouvé et une grande inspiration. En fait, cette question revient un peu à demander quelle pâtisserie tu as préféré dans une confiserie où tout est bon, même les pièces un peu surprenantes, voire carrément dégueu. Tu sais pertinemment que ton pote attend que tu lui dépeignes en mots les paradis planétaires découverts, les cultures exotiques, les mets succulents, les rencontres magiques du destin… Et toi, tout ce qui sort de ta bouche enivrée, ce sont des anecdotes enivrantes comme le voyage en bus bondé avec un poulet comme voisin, les jeux de cache-cache avec ton passeport quand tu en as absolument besoin, les galères pour trouver un endroit pour dormir, les grandes conversations en langue des signes pour te faire comprendre par les locaux et les fous-rires…

PAS TROP DUR LE RETOUR?

Illustration Elvira Kossi-Odi

Bref, finalement, d’anecdotes en anecdotes, tu rigoles et te détends, retrouves tes yeux d’aventurier brillants, revis ton voyage, en viens presque à oublier que tu es de retour, quand il te sort en souriant : Bon, mais du coup, pas trop dur le retour? Ah oui ! C’est juste… Bien sûr, en comparaison aux galères quotidiennes du voyageur, à la fatigue d’être sans cesse en mouvement, le confort et la routine d’ici ont leurs avantages mais… passée l’euphorie des retrouvailles avec tes racines, tu en viens inexorablement à un certain moment à regretter tes ailes déployées, les routes non-goudronnées, les odeurs de bouffe dans la rue, les cucarachas sous ton lit, le planning improvisé, les rencontres fortuites et ton backpack qui te bousillait le dos… Descente inquiétante d’adrénaline. Entre l’euphorie et la déprime, la frontière est fine. Seule consolation: la planification de ton prochain voyage!

ET TOI ? QUOI DE NEUF ?

Illustration Elvira Kossi-Odi

Bon, mais assez parlé de moi. Tu esquives et retournes la question ! Et toi ? Quoi de neuf ? Ce à quoi ton pote répond nonchalamment en se jetant en arrière : Oh bah tu sais ! La routine quoi, ici rien a changé. Non vraiment rien de particulier. Rassuré, tu te dis que ça va, tu n’as rien loupé quand soudain il s’anime. Ah mais je ne t’ai pas dit ! J’ai eu une promo au boulot. Du coup, ça tombe assez bien parce que… Ah oui ! On a acheté une maison ! Bah oui, vu qu’on va bientôt être parents! Et là, tu retrouves ton regard coi et ahuri ! Non, non rien a changé, tu parles! Après l’avoir félicité et partagé son bonheur avec tout ton coeur, tu ne peux t’empêcher d’avoir un petit mouvement d’introspection et de te sentir un peu con. Et moi, comment dire ? Je rentre, je n’ai plus d’argent, pas de maison, pas de plans d’avenir pour le moment… Mais, tout va bien, hein ?!

L’entretien tant attendu touche gentiment à sa fin, parce que oui, faut pas déconner, y en a qui bossent le lendemain. Tu le prends dans tes bras, le remercie mille fois, fixe un nouveau rendez-vous dans l’agenda (aïe, aïe, aïe, elle ne t’a pas manqué cette petite bête-là) et rentre chez toi en trottinant au même rythme que te trotte dans la tête La Grande Question (que ton pote a forcément placée aussi à un moment donné dans la conversation) : Et maintenant ? C’est quoi le plan ? Elle peut être terriblement angoissante mais tu l’aimes si fort pourtant… Elle a été ton amie fidèle en voyage, chaque jour au poste, et le fait de la retrouver ici te rassure car elle te prouve que, quoi qu’il arrive, le voyage continue… Tu as appris à l’apprivoiser plutôt qu’à la craindre et s’il y a bien une chose qu’elle t’a transmise, c’est sa confiance et sa curiosité face au lendemain… Allez, tout ira bien… Ou pas?

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