Zapato et Zapata

(Le « z » se prononce « s » en espagnol, voilà…)

C’est l’histoire de deux chaussures,
de leur nom Zapato et Zapata,
voyageant dans un camion d’ordures
jusqu’à ce qu’on les tire de là.

Leur sauveur, il s’appelle Jorge.
Un homme d’âge mûr, plutôt gai,
et cordonnier de son métier.
En chemin pour aller travailler,
il aperçoit au loin de jolis lacets.
Tiens, mais qu’est-ce que c’est ?

Alors il s’approche, tire dessus
et se trouve presque aveuglé à leur vue :
Zapato et Zapata brillent bien plus
que toutes les lampes qui illuminent la rue.
Un gros nœud les tient fermement enlacées.
Il essaie mais impossible de le dénouer.

Vite, Jorge les cache sous son veston
et court jusqu’à sa boutique en contre-bas.
Derrière lui des paillettes, sur le béton,
suivent précisément le chemin de ses pas.

Il les pose sur le comptoir, avec précaution,
tente à nouveau de les séparer… mais non !
« Impossible de les vendre, dit-il tout bas,
mais je vais les mettre en vitrine, juste là! ».

Et voilà qu’au même instant,
entrent 1,2,3,4,5… clients !
Toute la journée, ça n’arrête pas !
Le cordonnier n’a jamais vu ça…

Tous demandent à acheter Zapato et Zapata,
mais Jorge y tient, il ne les vend pas.
Les clients sont déçus, ça c’est sûr,
mais ils ressortent tous avec d’autres chaussures.

Les jours qui suivirent, même topo :
Jorge est submergé, sous l’eau !
La boutique est pleine à craquer.
Il répare et vend à longueur de journée.

Parfois, il a juste le temps de jeter
un coup d’œil furtif à sa vitrine pailletée.
Elles sont toujours là, le voilà rassuré.
Mais il se doute bien qu’elles ont un secret…
Pourquoi donc ne peut-il pas les séparer ?
Et quelle abondance elles lui ont attiré !

Et voici qu’un beau jour, levant le nez,
il aperçoit devant lui une jolie créature.
Tiens c’est bizarre, la porte n’a pas sonné.
Il était concentré mais il en est sûr !

J’aimerais pouvoir vous la décrire
mais elle ne ressemble à rien de connu.
Une petite fée avec un grand sourire,
une robe à paillettes et pieds nus.

« Bonjour ! Que puis-je faire pour vous ? »
demande le cordonnier d’un ton doux.
« Oh, je viens chercher Zapato et Zapata :
je les cherche depuis des jours, des mois !
Il fut un temps où je les portais aux pieds
mais, vous l’avez sans doute remarqué,
elles s’aiment beaucoup et
n’apprécient pas du tout d’être séparées.
Comme je marchais toute la journée,
elles ne se voyaient guère que la nuit.
Elles se plaignaient de se passer à côté
alors elles se sont fâchées et sont parties. »

Quelle histoire!
Le cordonnier a peine à y croire!
Intrigué, il lui demande pourquoi,
elles sont arrivées jusque-là.

« Elles sont le symbole de l’amour
qui attire l’abondance à son tour:
celui que tu as pour ceux qui t’entourent,
mais aussi pour ce que tu es et fais chaque jour.
Elles sont venues jusqu’à toi
pour te rappeler ces valeurs-là!
Malheureusement, tu ne peux les garder :
l’amour n’est pas égoïste, tu le sais.
Il faut que tous puissent en bénéficier.
Trouvons-leur un endroit ! Une idée ? »

Alors là, le cordonnier est contrarié.
Dans un monde où règne le chacun pour soi,
pourquoi devrait-il obéir à une autre loi ?
Il n’a pas du tout envie de partager
mais au fond de lui-même une petite voix
lui dit qu’elles ne lui appartiennent pas.

Un peu à regret, le cordonnier réfléchit.
La petite fée s’assied tout près de lui.
Sa présence le rassure et vient l’apaiser.
Elle lui dit encore tout bas, d’un ton gai :
« Tu sais, crois-moi ou pas, mais en partageant
l’amour et la richesse vont en se multipliant ».

Un coup d’œil en biais vers Zapato et Zapata
et soudain une idée s’impose à Jorge.
S’il y a un lieu où tout le monde va,
c’est bien la place du marché !

Allez zou ! Ils partent à l’instant
et marchent sous le soleil brûlant.

Zapato, Zapata, Jorge et la fée s’assoient
sur un petit banc bleu au centre de la place.
La jolie créature, il n’y a que lui qui la voit :
les gens du village le saluent et passent.

Il sort de son sac la paire de chaussures
et, pas très inspiré, regarde en face de lui.
Son regard longe les pavés, le mur,
se lève vers le ciel et s’arrête, ravi.

Un petit fil blanc, entre deux maisons,
vient d’attirer son attention.
Il regarde la fée: elle sourit pour acquiescer.
Ici c’est sûr, tout le monde pourra les admirer !

Le cœur joyeux, il lance Zapato et Zapata.
D’un geste précis, elles viennent s’accrocher là.
Des paillettes tombent sur les pavés :
elles brillent comme elles n’ont jamais brillé.

Quand Jorge se retourne, la fée a disparu.
Mais l’amour et l’abondance emplissent les rues.
Dès lors, on raconte que dans le monde entier,
des chaussures apparurent à des fils enlacées.

Si vous les voyez, faites un vœu…
Un… ou Deux!

Illustration Fabrice Joly

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