Les Tinlus de Técibelle

Il y a très longtemps de cela
un groupe de lutins un peu rebelles
migrèrent à l’orée d’un bois
pensant que la vie y serait plus belle.

Ils y construirent une ville, Técibelle,
peuplée d’immeubles et de ruelles.
Le jour on travaillait dur et le soir,
on se retrouvait tous dans les bars.

La forêt, on ne s’en souciait plus
jusqu’au jour où trois jeunes tinlus
un peu fous, curieux et aventuriers,
décidèrent qu’il était temps d’y aller.

Ils avaient grandi avec l’interdiction
de s’y aventurer sans permission.
Mais chaque fois qu’ils l’avaient demandée,
on la leur avait refusée avec fermeté.

Si le secret de la forêt était si bien gardé,
c’était qu’il dévoilait l’histoire de leur lignée.
Il fallait qu’ils sachent ce qui s’était passé :
plus une minute à perdre, le temps pressait.

Chacun rentra donc chez lui
pour préparer le kit de survie :
argent, téléphone, chargeur,
fringues de rechange et écouteurs.

Le lendemain, au petit matin,
le petit groupe s’engouffra dans le bois.
Bien vite, il n’y eut plus de chemin :
ils allaient là où les menaient leurs pas. 

Au bout de quelques heures, ils eurent faim :
– Nom d’un champi ! On a rien à manger !
– C’est bon on a de la tune, arrête de paniquer :
il doit bien y avoir un fast-wood dans le coin !

Hi hi hi ! Ha ha ha ! Hin hin hin !
Un gros rire retentit soudain.
Ils cherchèrent aux alentours, rien !
Alors ils continuèrent leur chemin.

Ils trouvèrent bientôt des baies et des fruits
et s’arrêtèrent sur des troncs pour se reposer
lorsque tout à coup, la forêt s’obscurcit :
la nuit était entrain de tomber.

– Nom d’un champi ! On est coincés !
On va jamais pouvoir rentrer !
– C’est bon, on a le téléphone, je vais appeler
et quelqu’un viendra nous chercher…

Kevin composa alors un numéro,
mais il n’y avait pas de réseau.
Ils étaient dans de beaux draps,
le destin ne les aidait pas. 

D’autant plus qu’il faisait nuit noir :
seule la lune donnait des lueurs d’espoir.
La peur commença alors à les gagner
et la nature aux alentours, à les effrayer.

Des branches craquaient dans l’obscurité,
des battements d’ailes, des hululements
et le souffle du vent semblait leur indiquer
que le danger les guettait sournoisement.

Hi hi hi ! Ha ha ha ! Hin hin hin !
Un gros rire retentit soudain.
Ils regardèrent aux alentours, rien.
Ils ne faisaient plus du tout les malins.

Cindy sortit son téléphone-lampe de poche
et ils rassemblèrent leurs affaires sous une roche.
Tremblant de peur, ils se mirent à l’abri :
« C’est bon, éteins ! Economise ta batterie ! »

Pour ne pas entendre ce qu’il y avait autour,
ils mirent tous les trois leurs écouteurs…
Musique à coin, ils en devinrent sourds
et épuisés, s’endormirent au bout d’une heure.

Au petit matin, ils se réveillèrent au contact froid
d’une limace qui leur léchouillait les doigts.
Ils sautèrent sur leurs pieds, prêts à détaler
quand ils entendirent ce rire si singulier : 
Hi hi hi ! Ha ha ha ! Hin Hin Hin !
Ils levèrent alors les yeux et soudain…

Ils aperçurent, sur le dos de l’animal,
un vieil homme un peu paranormal
qui les dévisageait d’un air méfiant,
et même carrément un peu méchant.

« Les gosses, mais qu’est-ce qui vous a pris ?
Nom d’un champi ! Vous n’avez rien à faire ici ! 
Rentrez ! Allez, ouste, déguerpissez ! 
Des tinlus ici, non mais ! Quelle idée ! »

Nos trois aventuriers restèrent cois
et finirent par dire tous d’une même voix :
– Monsieur Chelou, on aimerait bien !
Mais on ne retrouve pas notre chemin.

– Aaaaah ! Bonté lutine ! Qu’ai-je fait ?
Bon venez avec moi, montez !
– Mais c’est dégueulasse ! dit Hervé.
La vie de ma mère, laissez-tomber !

Comme les deux autres s’étaient décidés,
il n’eut pas le choix de les accompagner.
Après quelques heures, à l’allure d’une limace,
le curieux équipage arriva enfin sur place.

Le chaman chelou entra dans sa maison
et en ressortit avec un vieux parchemin.
Sur le papier jauni, une carte du bois des lutins
qui leur permettait de rentrer à la maison.

« Tenez les gosses ! Prenez ça !
Pas de temps à perdre on y va !
Kevin, prends la carte, on te suit ! 
Il faut qu’on arrive avant la nuit…»

Si seulement leur téléphone fonctionnait,
ils pourraient mettre le GPS mais…
Comme il n’y avait toujours pas de signal,
il fallait revenir aux techniques ancestrales.

On glimaça ainsi plusieurs heures
dans la joie et la bonne humeur.
Le chaman chelou était rigolo
et faisait beaucoup rire les trois ados.

Petit à petit, la forêt se fit moins épaisse
jusqu’à ce qu’enfin la lumière réapparaisse.
Mais alors que l’on n’était plus très loin,
une paroi leur barra soudainement le chemin.

On se pencha sur le vieux parchemin,
mais sur la carte, il n’y avait rien ! 
« Monsieur Chelou, c’est quoi ce mur ?
Il n’était pas là avant, ça c’est sûr ! »

Le chaman ouvrit des grands yeux ronds :
– Nom d’un champi ! Ainsi donc vos parents
ne vous ont jamais raconté leur migration ?
– Non ! Racontez-la nous maintenant !

Le vieil homme prit un air bien sérieux,
et expliqua l’histoire aux trois curieux : 
– Autrefois, le peuple des lutins se divisa
autour d’une question de grande envergure :
qui était le plus fort, les lutins ou la nature ? 
Cela fit polémique, on ne s’accordait pas.

– Mais Monsieur, dit Hervé, ils sont tebé !
L’un ne va pas sans l’autre, on le sait.
– J’aime vous l’entendre dire.
A votre retour, tâchez de vous en souvenir :
cela changera peut-être l’avenir.
Mais chut ! Laisse-moi donc finir…
Ceux qui croyaient en les lutins partirent
et construirent Técibelle, à l’orée du bois.
Quant aux partisans de la nature, ils se tapirent
dans la forêt profonde et érigèrent cette paroi
pour que les deux mondes soient à jamais séparés
et que les tinlus ne puissent plus plus y retourner.

–  Mais nous on a réussi ! C’est ouf cette histoire !
– Vous parlez bizarrement les jeunes, dites voir !
En riant, on contourna alors le grand mur
et ce fut la fin, ou le début, de l’aventure…

La ville de Técibelle se dessinait au loin :
c’était le moment de dire au revoir. 
Les trois ados remercièrent le vieux lutin
de leur avoir transmis ce précieux savoir.

Le chaman chelou leur sourit sagement
et les regarda s’éloigner avec affection.
C’était la nouvelle génération,
eux seuls pouvaient créer le changement.

Au fil des jours qui suivirent, toutes les nuits,
des lopins de terre apparurent par magie.
Des arbres poussèrent ça et là,
des jardins fleurirent sur les toits,
des fleurs embaumèrent l’air de leur parfum
des fruits et des légumes surgirent soudain.

A Técibelle personne ne comprenait rien,
tout le monde paniquait (en vain!),
tous sauf trois tinlus qui grâce à leur aventure
redonnaient patiemment sa place à la nature…

Texte Noémie Pétremand
Illustrations Lucie Kohler

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